Durée de lecture : 19 min

Albert:

Oui, moi je suis d’accord. Tu peux poursuivre.

Marie:

Ce matin, j’ai dû changer les pansements à un blessé. Cela a été très difficile. Les compresses étaient collées aux chairs par un mélange de pus et de sang caillé. J’ai pris des pinces pour ôter les compresses sanguinolentes. Le soldat hurlait et se tordait de douleur. A un autre, j’ai retiré le long drain plein de pus qu’il avait dans le côté.
J’ai alors vu son affreuse blessure. J’aurai pu y placer mon poing entier. Un peu après, nous recevons un artilleur qui a eu les intestins perforés par de nombreux éclats d’obus. Pauvre diable, il nous fait pitié, car il ne pourra pas s’en remettre. Effectivement, il sombre dans le coma et meurt dans un râle et un gargouillement prolongés.

Robert:

Quelle journée atroce, tu as connu. Peux-tu bien dormir après avoir vu tout cela ?

Marie:

Bien sûr que non. Mais dès le lendemain, il faut recommencer à soigner. Un jour, les médecins avaient réquisitionné une église et une sacristie, faute d’avoir un véritable hôpital à disposition. Des sommiers accueillaient les blessés, et l’équipement permettait de faire des interventions. Les infirmières, nous appelions cet endroit "La Baraque", même si on y trifouillait les cerveaux, si on y sectionnait des jambes et si on y recousait des boyaux sous le regard de la Vierge.
Des odeurs d’éther, de formol et de pourriture flottaient dans cet endroit. A mon grand désespoir, le chirurgien examinait les malades sans précaution au point de leur arracher des cris. Il les choisissait comme des bœufs et des chevaux sur un champ de foire évaluant leur chance de survivre. Il savait qu’il n’aurait pas le temps de les opérer tous. A l’un, ayant la jambe droite sectionnée, il disait: "Je prends, je vais te la cautériser ".
A l’autre, c’était : "Toi, je te laisse. Tes poumons sont perforés par de morceaux de marmites. Nous ne pourrons pas te sauver ".

Gaston :

Mais cela est horrible, ce que tu nous dis.

Marie:

Ce que je vous dis n’est que la stricte réalité de ce j’ai vu et entendu. Souvent les blessés, qui arrivaient, mouraient avant même avant d’être examinés par un médecin. Un jour, nous avons reçu un capitaine avec des blessures horribles. Il avait la moitié du visage arraché, les maxillaires fracassés, une partie de la langue emportée et les yeux crevés.
Qu’aurions-nous pu faire pour lui? L’aumônier lui a donné l’extrême-onction. Essayer de réparer son visage était impossible. Ses blessures trop graves ne lui auraient pas permis de faire partie de ceux qui plus tard s’appelleront "Les gueules cassées".
Enfin pour terminer, j’ai vu des énucléations, des amputations de jambes, des trachéotomies et des extractions de projectile. L’anesthésie sommaire n’empêchait par toujours les hommes de se débattre malgré les sangles qui les entravaient. Les bistouris tranchaient sans hésitation. Les égoïnes grinçaient en découpant des jambes. Le sang gargouillait. Les matières purulentes se répandaient sur le corps lorsque les scalpels incisaient.
Les malades souffraient le martyr. Tout cela m’a profondément marquée.

Albert:

On te plaint de tout notre cœur d’avoir assisté à de tels drames. Jules, sais-tu si ma femme as reçu ma dernière lettre? Je lui parlais de notre hygiène.

Jules :

Oui, elle m’a demandé de vous faire connaître une partie de ta lettre.

Madame Dupré:

" Bonjour ma chérie,

Heureusement que cette lettre n’est pas aussi sale que moi. Cette vie est très pénible pour nous, dans la boue gluante. Le manque d’eau pour la toilette et la saleté des latrines provoquent des maladies. Nous ne pouvons pas nous raser. Les douches sont très sommaires et seulement installées en 2e ligne, avec de pseudos salons de coiffure.
Nos cheveux sont très longs, hélas. C’est une crasse perpétuelle pour nous. Quant à mes vêtements, ils tombent en loques. Voici une éternité que je les porte. Sais-tu ce qui se trouve dans nos cheveux ? Nous les appelons "Les Totos".
Ce sont les poux que nous surnommons ainsi. Je les cherche dans les coutures de ma chemise. Mais ils envahissent tous nos habits. S'il est possible de s'en débarrasser à l'arrière-front, en faisant bouillir les vêtements, cette tâche est presque impossible pour nous, dans les tranchées. Nous avons aussi d’autres bestioles nuisibles. Dans les tranchées, nos sommes contraints à cohabiter avec d’innombrables bestioles qui nuisent à notre santé et à notre moral.
Les rats, ces rongeurs nocturnes en quête de nourriture, grignotent notre ration déjà bien maigre, et nous empêchent de dormir. Pour en protéger, nous s’engageons une lutte sans merci en imaginant de nombreux stratagèmes. Nous suspendons des aliments dans leurs abris afin de les rendre inaccessibles. Nous les capturons à l’aide de pièges et de chiens ratiers. Les puces pullulent aussi par manque d’hygiène, provoquent d’insupportables démangeaisons et irritations de la peau.
Les mouches se rassemblent en masse autour des cadavres, tandis que les moustiques. Ma chérie, surtout ne lis pas ce passage aux enfants. Cela leur ferait peur, très certainement.

Ton René qui t’aime et pense beaucoup à toi."

La Baïonnette surnommée Rosalie

Les Journées Européennes du Patrimoine 2015

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